Le potentiel est énorme et pourtant … La francophonie – comme la francophonie économique – bénéficient d’une image positive et d’une dynamique favorable dans le monde entier, surtout dans un contexte de défiance grandissante et de tensions géopolitiques. Les projets en lien avec la francophonie restent malheureusement trop souvent à la marge, malgré le potentiel majeur de développement. Rencontre avec l’un des pionniers de la francophonie économique, Didier Demange, à la tête du cabinet de conseil Viaducs.
Par Simon DOUAGLIN
Didier Demange, entrepreneur de la francophonie économique
Installé depuis 10 ans au Québec et issu du monde de la vente, Didier Demange est à la tête du cabinet de conseil Viaducs, spécialisé dans la francophonie économique. Grâce à une bonne connaissance du terrain et en s’appuyant sur un réseau d’experts, le cabinet accompagne des PME, des entreprises et des agences de développement économique dans leurs mandats.
« Le fait d’avoir une vision et de chercher à anticiper ce qui allait se passer était mon idée initiale et c’est ce qui m’a permis d’atteindre de hautes fonctions commerciales et de faire une carrière dans de grands groupes comme Estée Lauder, sans être sorti d’une grande école de commerce. » Cette réussite s’est traduite par la fondation du cabinet Viaducs en 2024. « Nous aidons nos entreprises clientes dans leur planification stratégique. C’est la vision qui me guide, y compris dans mon évaluation du potentiel de la francophonie économique. J’analyse beaucoup plus en potentiel de croissance et de revenu, qu’en rayonnement et en dimension institutionnelle », nous confie-t-il.

Tous les chemins mènent à la francophonie économique
Quand on lui demande pourquoi s’intéresser à la francophonie économique, Didier Demange nous répond : « Tout simplement parce que je suis convaincu que le re-brassage des cartes lié au contexte économico-géopolitique, met à l’épreuve les alliances commerciales traditionnelles », explique-t-il.
Les entreprises doivent relever de nombreux défis pour survivre. « Dans ce contexte, je considère que les entreprises ont des besoins – voire des obligations – de diversification de leurs marchés, notamment en raison de la fermeture de certains marchés, comme avec les États-Unis par exemple. Nous le vivons au Canada, où 75% des exportations canadiennes allaient en direction des États-Unis. »
« Nous vivons dans une économie qui va de plus en plus vite, les cycles sont de plus en plus courts, les changements sont de plus en plus brutaux. Face à ce constat, les entreprises doivent diversifier leurs marchés. Or, se diversifier, se développer à l’international est un processus qui est beaucoup plus long que de se développer sur son marché local car on manque de réseau, on manque de visibilité, on manque de connaissance. »
L’économie, une histoire humaine ?
La francophonie économique est une opportunité majeure dans un monde en proie aux changements profonds. « Je suis en train de finir le livre Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari, où il est expliqué que l’homo sapiens survivant est celui qui est capable de collaborer à plus de 12 personnes et qui est capable de se forger des croyances, de développer un imaginaire. Ce qui rejoint l’idée que les affaires sont une question d’humain, nous avons cela dans notre ADN, nous avons cette capacité à collaborer, à créer des concepts. Dans cette économie hyper-saturée, nous avons besoin de créer en permanence de nouvelles manières d’aller chercher des affaires », explique-t-il. Et d’ajouter : « C’est là que j’en arrive à la francophonie économique ! ».
Face aux désordres internationaux et à la défiance ambiante, la francophonie économique apparaît comme un gage de confiance. « J’étais d’ailleurs en échange ces derniers jours avec le consul honoraire du Canada à la Nouvelle-Orléans, Joseph Dunn. Aux États-Unis, il existe un vrai défi de confiance. Si l’on s’intéresse au marché américain, je pense qu’il peut être intéressant de le faire par la diaspora francophone. Ce qui permet d’amener des gages de sécurité supérieurs lorsque l’on travaille entre francophones, par rapport au fait de travailler uniquement avec des Américains. Je suis convaincu que la francophonie économique, c’est maintenant qu’il faut l’activer. Je pense que nous avons devant nous une fenêtre de tir. La première étape pour développer la francophonie économique, serait d’abord d’identifier et de cartographier les acteurs francophones. »
« Je suis convaincu qu’il existe une vraie avenue pour la francophonie économique »
« Le premier ennemi de l’économie est la méfiance, ainsi que le doute et l’incertitude », rappelle Didier Demange. Partant de ce constat, une langue en partage apparaît comme une valeur commune. « Je considère que le fait de parler la même langue, de partager un bout d’histoire en commun, d’avoir une culture en partage – ce qui sous-entendu aussi des valeurs communes – et bien, tout cela facilite les connexions et favorise une relation de confiance. Le climat de confiance est fondamental dans le développement des affaires. »
« Nous sommes aujourd’hui dans une économie hyper saturée, l’offre est supérieure à la demande. Tous les dirigeants d’entreprises sont sur-sollicités, par des personnes qui souhaitent vendre des produits, vendre des services. Donc qu’est-ce qui fait que l’on donne encore de l’attention ? », questionne-t-il. En effet, « la langue est un facilitateur et un accélérateur de connexion humaine et c’est à partir de la connexion humaine que l’on peut faire des affaires. Il ne faut pas oublier que le domaine des affaires est avant tout une histoire d’humain. »
De même, sur des marchés très matures, soumis à de fortes concurrences internationales, « il ne faut pas oublier le facteur humain pour décrocher des contrats », souligne-t-il. « Lorsque deux offres ou plusieurs sont au coude-à-coude, le côté émotionnel, est un élément non-rationnel, pouvant donner un avantage essentiel. Le contrat sera plus facilement attribué à une personne avec qui on partage une langue en commun. » Une langue en partage permet d’ajouter « un brin de confiance, que l’on aurait beaucoup moins en l’absence de cette langue commune ».
Concrètement, « la francophonie économique intervient à deux moments : au moment de la connexion, puis au moment de la relation commerciale. Et dans le processus de relation commerciale, la francophonie économique prend tout son sens. »
Après la théorie vient la pratique. « La francophonie économique n’est plus seulement une vision ou un concept, mais elle entre progressivement dans une phase opérationnelle. Les missions économiques de l’OIF, la montée en puissance de Francotech, les travaux de l’Alliance des Patronats Francophones ou encore les résultats observés par Investissement Québec démontrent que cette dynamique devient de plus en plus concrète. »
Un pays en particulier devrait-il être l’impulsion première de la francophonie économique ? « À mon sens, la France demeure un moteur culturel et historique de la francophonie, mais le Québec et le Canada ont aujourd’hui une occasion unique de jouer un rôle moteur sur le plan économique, il faudrait les renforcer comme plateformes naturelles de la francophonie économique. »
Le syndrome Louis XIV : quels sont les défis à relever pour la francophonie économique ?
« Je crois que la francophonie économique c’est aujourd’hui un paradigme qui a toute sa place, qui a un énorme potentiel et elle ne se réduit pas à la France, elle inclut aussi les Suisses, les Belges, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Québécois, etc. », assure-t-il.
Toutefois, l’enjeu repose sur la capacité à mobiliser des nationalités et des acteurs différents. « La diaspora francophone est moins structurée que les autres. Comment connecter une « PME française, une PME suisse, une PME vietnamienne, une PME québécoise ? », interroge Didier Demange.
« C’est le syndrome Louis XIV ! », explique-t-il, souriant. « En tant que Français, nous aimons bien festoyer, nous aimons les mots et jouer avec, nous sommes un peu moins des gens d’affaires que les anglophones. Il existe même un réflexe un peu français de se dire qu’autrui pourrait « être mon concurrent » ou qu’il pourrait « me piquer mon idée ». Nous sommes parfois un individualistes », déplore le dirigeant de Viaducs.
« Deuxième constat : les réseaux d’affaires, les réseaux d’influence francophones ne sont pas si bien connectés les uns aux autres dans le monde. Les écosystèmes sont bien connectés localement ou alors de manière bilatérale – comme la France et le Québec par exemple – mais pas à l’échelle internationale. Dès qu’on sort de ces corridors, les gens ne se connaissent pas. Même au sein du Canada, entre les provinces, les écosystèmes d’affaires francophones se connaissent peu d’une province à l’autre. Or, pour faire des affaires, il existe une vérité : plus on rencontre de monde, plus on connaît de monde, plus on a de chances de faire des affaires. »
Outre les anglo-saxons, d’autres communautés à travers le monde bénéficient de communautés très bien structurées. « A titre d’exemple, la diaspora chinoise est particulièrement développée, structurée, organisée. Ils travaillent très bien ensemble, de même pour les diasporas italiennes ou libanaises dans le domaine des affaires. Les diasporas africaines sont aussi très connectées. »
Enfin, parmi les défis que rencontrent la francophone économique : il y a le renforcement de la coopération nord-sud. « Elle est encore beaucoup à construire. Les marchés africains par exemple, sont des marchés très compliqués, avec une culture d’affaires très différente. Il y a énormément de solo-preneurs en Afrique. Le tissu des PME et des grosses entreprises est bien moins développé. L’Afrique est le continent de l’avenir. L’un de mes partenaires au Canada, Etienne Denis Diouf, qui est aussi Sénégalais explique très bien ces différences de culture, et notamment cette différence dans le rapport au temps. »
Tout commence par un pont …
« Les Québécois aiment souvent demander : et concrètement cela donne quoi ? », plaisante Didier Demande. La question est pertinente. Souvent évoquée, trop peu concrétisée, la francophonie économique reste un continent à découvrir et Didier Demange, à la tête de Viaducs, tente d’y prendre part, toujours avec l’idée d’agir de manière collective.
« Avec Viaducs, nous avons ouvert un accélérateur à Paris, au mois de janvier en partenariat avec Le Comptoir d’Avalon. C’est une façon concrète d’incarner la francophonie économique. Les deux fondateurs – Joshua et Chloé – viennent du monde de la banque et des fonds d’investissement et croient beaucoup à la force de la communauté, à l’entraide entre les entrepreneurs. Ils ont créé un concept innovant, une sorte de mélange entre un bar, un restaurant, où l’on peut organiser des rendez-vous d’affaires, où l’on peut venir travailler, où l’on peut y recevoir des partenaires, où l’on peut enregistrer des balados. C’est donc un lieu où les entreprises francophones peuvent venir explorer le marché français et européen », détaille-t-il. « Grâce à l’aide de Viaducs, il s’agit d’une opportunité de définir ses besoins, de se connecter à des expertises et de se connecter à un réseau d’affaires. L’offre de service de Viaducs peut aussi s’ajouter le cas échéant : étude de marché, développement d’affaires et accompagnement par un expert. »
« D’ailleurs, on ne peut pas trouver plus belle illustration de la francophonie économique que la proposition du Premier ministre canadien, Mark Carnet, en décembre dernier d’organiser le sommet économique de la francophonie 2028 au Canada. » C’est la preuve que la francophonie économique est une réalité, qui ne cherche qu’à se concrétiser.
Pourquoi avoir créé Viaducs, société de conseil ?
« La première raison, c’est parce que je n’aime pas faire comme les autres. Des cabinets de conseil, il en existe des quantités, mais un cabinet de conseil spécialisé sur la francophonie, il y en existe qu’un seul ! L’idée était de trouver un positionnement différenciateur. »
La deuxième raison ? « Miser sur le potentiel de la francophonie économique. La francophonie économique est venue à moi naturellement car mon premier client, lors de la création de Viaducs était l’OIF. Ensuite, c’est la ville de Terrebonne, qui est venue me chercher alors qu’elle organisait une mission économique à Namur, en Wallonie. »
La valeur-ajoutée du cabinet Viaducs repose sur trois piliers :
- Un réseau d’experts, la force d’une expertise
- Un accélérateur, un lieu physique pour se rencontrer
- Une plateforme en ligne, pour favoriser les échanges entre les communautés
« Viaducs s’appuie sur ces trois piliers afin de connecter, d’activer et de faciliter les diversifications de marché des PME. Viaducs aide des PME que d’autres ne peuvent pas – ou ne veulent pas – aider. L’idée est aussi de permettre à des petites entreprises de se développer à l’international. »
Fort de cette réussite, Didier Demange cherche à poursuivre son combat avec le projet Viaducs Connect : « l’idée de cette plateforme est de réunir et de créer une communauté mondiale des gens d’affaires francophones, réunissant aussi bien les institutions, les organisations et tous les acteurs qui soutiennent le développement économique de la francophonie », ajoute-t-il. « À travers cette plateforme, l’ambition est de cartographier les acteurs de la francophonie économique, de connecter les écosystèmes, de faciliter les maillages et de réunir entreprises, institutions et organisations au sein d’une même communauté d’affaires francophone. »


