Le français occupe une place singulière dans le champ des droits humains. Langue de procédure dans de nombreux tribunaux internationaux, il est aussi vecteur de témoignages littéraires et militants. Cette double fonction juridique et mémorielle révèle la puissance du langage dans la défense de la dignité humaine.
Le français dans les institutions judiciaires internationales
La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) à Strasbourg utilise le français comme langue officielle aux côtés de l’anglais, garantissant une précision juridique dans ses arrêts[1]. Le français est également langue de travail au sein de la Cour pénale internationale (CPI), où les notions de « crimes contre l’humanité » ou de « génocide » sont codifiées dans une terminologie précise[2],dans plusieurs pays africains, le français est la langue de procédure judiciaire, ce qui pose la question de l’accessibilité pour des populations non francophones[3].
Le français comme langue de témoignage et de mémoire
Les récits francophones de survivants de conflits et de violences – qu’il s’agisse du Rwanda, de l’Algérie ou du Congo – ont contribué à inscrire les droits humains dans une mémoire collective[4], F.Saillant a montré que le témoignage en français peut être une « épreuve de la culture », révélant les tensions entre universalité des droits et singularité des expériences[5]. La littérature francophone, de Sony Labou Tansi à Assia Djebar, illustre comment le français devient un outil pour dire l’indicible et transmettre la mémoire des violences[6].
Les enjeux contemporains : accessibilité et pluralité
Le droit à l’usage de la langue de son choix dans un procès équitable est reconnu, mais reste difficile à appliquer dans des contextes où le français domine comme langue judiciaire[7]la traduction et l’interprétation jouent un rôle crucial pour garantir l’équité des procès et la reconnaissance des droits[8],dans le champ militant, le français est utilisé pour porter des campagnes internationales, mais il doit composer avec la montée en puissance de l’anglais et des langues locales[9].
Le français, langue des droits humains, incarne donc une tension entre rigueur juridique et expression mémorielle. Dans les tribunaux, il codifie les normes universelles ; dans les témoignages, il restitue la dignité des victimes. Défendre cette double fonction, c’est affirmer que la langue française reste un outil essentiel pour penser, juger et raconter les droits humains.
[1] J.Nikitina, Human Rights Discourse: Linguistics, Genre and Translation at the European Court of Human Rights, Routledge, 2025.
[2] Statut de Rome de la Cour pénale internationale, 1998.
[3] K.Zawadi, Le droit à l’usage d’une langue de son choix dans un procès équitable : effectivité dans le ressort de la Cour d’appel de Goma/Nord-Kivu, 2020. [
[4] J.Hatzfeld, Dans le nu de la vie : récits des marais rwandais, Seuil, 2000.
[5] F.Saillant, Droits humains et témoignages : l’épreuve de la culture, Alterstice, 2011. [
[6] A.Djebar, La femme sans sépulture, Albin Michel, 2002 ; Sony Labou Tansi, La vie et demie, Seuil, 1979.
[7] Conseil de l’Europe, Guide sur le droit à un procès équitable, 2022.
[8] S.Bassnett, Translation and Human Rights, Routledge, 2012.
[9] Organisation Internationale de la Francophonie, Rapport sur la diversité linguistique et culturelle, 2024.
Par Patrick MUSHOMBE YONGERA
