La Voix au Chapitre

Francophones de tous les pays, lisez-nous !

La bataille pour le secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) s’annonce comme l’un des moments diplomatiques majeurs du prochain Sommet des chefs d’État et de gouvernement. Derrière une compétition institutionnelle en apparence classique se dessine un affrontement de visions et d’influences entre la République démocratique du Congo et le Rwanda.

La candidature de Juliana Amato Lumumba, portée par Kinshasa, questionne face la reconduction de l’actuelle secrétaire générale, Louise Mushikiwabo, en poste depuis 2019. Plus qu’un duel de personnalités, ces deux candidatures révèlent les tensions géopolitiques dans la région des Grands Lacs, les mutations linguistiques africaines et les interrogations stratégiques qui traversent la Francophonie au XXIᵉ siècle.

 

 

La RDC, géant démographique de l’espace francophone

La candidature de la République démocratique du Congo n’est pas le fruit du hasard. Le pays avance un argument de poids : elle est aujourd’hui le pays comptant le plus grand nombre de locuteurs francophones au monde. Avec une population estimée à plus de cent millions d’habitants et un usage institutionnel massif du français dans l’administration, l’éducation et les médias, la RDC se présente comme le cœur démographique de la Francophonie.

À Kinshasa, l’ambition est claire : transformer ce poids démographique en influence politique, dans une région déchirée, depuis des décennies, par les guerres ethniques, économiques et rivalités politiques. Longtemps écartée dans les grands arbitrages diplomatiques internationaux, la RDC entend désormais se faire une place sur la scène internationale et veut, en outre, occuper une place à la mesure de sa taille. La candidature de Juliana Lumumba s’inscrit dans cette stratégie de vision et de projection internationale.

Fille du héros de l’indépendance congolaise, Patrice Lumumba, elle incarne une personnalité forte avec un CV bien préparé depuis des années.

 

 

 

Les objectifs stratégiques de Kinshasa

Bien que son profil politique et diplomatique soit présenté comme celui d’une personnalité capable de rapprocher l’OIF des réalités africaines contemporaines notamment l’explosion démographique et crises sécuritaires, derrière la candidature de Kinshasa se dessinent plusieurs axes majeurs.

Il s’agit de réaffirmer la centralité du français dans un monde marqué par la domination de l’anglais, de renforcer l’ancrage africain de la Francophonie, de faire de l’OIF un levier de développement concret, notamment pour la jeunesse et l’innovation et de porter un discours de paix et de stabilité régionale, dans un contexte de tensions persistantes a l’Est de la RDC.

Pour la RDC, la Francophonie ne doit pas être seulement un espace culturel, mais un instrument géopolitique capable d’accompagner les transitions économiques et démocratiques de ses membres.

 

 

 

Les fragilités d’une ambition

La candidature congolaise se heurte à plusieurs contraintes. Sur le plan interne, l’instabilité sécuritaire chronique dans l’Est du pays affaiblit l’image internationale de Kinshasa. Les critiques pourraient s’interroger sur la capacité d’un État confronté à des défis structurels internes majeurs à piloter une organisation multilatérale de cette envergure.

Sur le plan diplomatique, la RDC n’a pas actuellement des soutiens de poids. Elle doit, à cet effet,  bâtir des alliances solides au sein d’un espace francophone hétérogène, qui inclut l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Afrique et l’Asie. Or, les jeux d’influence sont complexes, et les équilibres souvent guidés par des considérations stratégiques dépassant la seule question linguistique.

Enfin, la dimension régionale complique la donne. Les relations tendues entre Kinshasa et Kigali pourrait conférer à cette élection une dimension presque référendaire.

 

 

 

Le Rwanda : modernité diplomatique et paradoxe linguistique

Depuis son élection à la tête de l’OIF, Louise Mushikiwabo a défendu une Francophonie tournée vers l’efficacité, la rationalisation budgétaire et la diplomatie économique. Le Rwanda, sous la présidence de Paul Kagame, a cultivé une image d’État réformateur, discipliné et stratégiquement positionné sur la scène internationale pour conduire l’OIF et l’aider à atteindre ses objectifs.

Cependant, le Rwanda présente un paradoxe linguistique notable. Après le génocide de 1994 et les recompositions politiques qui ont suivi, le pays a progressivement fait de l’anglais la langue dominante de l’enseignement et de l’administration, tout en conservant officiellement le français parmi ses langues nationales. Toutefois, cela n’a pas empêchée ce pays  de diriger l’OIF, un paradoxe qui n’a pas été bien perçu par Kinshasa. Selon la Radio France Internationale, depuis la crise sécuritaire à l’Est de la RDC, ce dernier  a commencé à se méfier de l’OIF car, elle l’accuse de n’avoir jamais condamné l’agression du Rwanda contre son voisin. Certains des congolais sont allés même plus loin, ils ont appelé Kinshasa à tourner le dos à l’OIF l’accusant d’être une institution partiale. Rappelons que, selon certains,  l’accès de Kigali à la tête de l’OIF a été facilité par Paris afin d’apaiser les tensions depuis le génocide des Tutsis de 1994.

Cette orientation nourrit un débat sensible par ailleurs : la direction politique de la Francophonie doit-elle être assumée prioritairement par un État où le français constitue le socle central de la vie publique ? Ou l’OIF peut-elle être dirigée par un pays qui a choisi un modèle linguistique plus hybride, voire orienté vers l’anglosphère ?

Pour Kigali, la réponse est claire : la Francophonie n’est pas une forteresse linguistique, mais un espace d’influence souple et moderne. Pour certains soutiens de la candidature congolaise, au contraire, doit refléter une fidélité forte à la langue française comme vecteur principal.

 

 

 

Deux coureurs rivaux pour une même institution

Il est, d’emblée, important de commencer à mentionner le contexte régional. Les relations entre la RDC et le Rwanda restent marquées par des accusations réciproques autour des groupes armés actifs dans l’est congolais notamment le M23 que plusieurs rapports considèrent comme supplétifs du Rwanda.

Dans ces circonstances de méfiance, la conquête du secrétariat général de l’OIF prend une dimension non seulement stratégique mais aussi symbolique. Elle devient un terrain de combat sinon d’affirmation diplomatique indirecte, car comme il l’est d’ailleurs, l’OIF n’est pas qu’une question de francophonie, il s’agit aussi de diplomatie. Chaque camp cherche à démontrer sa légitimité, son influence et sa capacité à mobiliser des soutiens internationaux.

La Francophonie, espace censé promouvoir la solidarité et la coopération, se trouve ainsi confrontée à des enjeux géostratégiques mais également traversée par des dynamiques régionales qui dépassent son cadre institutionnel.

 

 

 

A la tête de la Francophonie, faut-il préserver l’équilibre géopolitique de l’institution?

Au-delà du face-à-face entre Kinshasa et Kigali, l’enjeu principal réside dans l’avenir même de l’OIF. Les projections démographiques de l’OIF, citée par le Figaro, indiquent que la grande majorité des francophones du monde vivront en Afrique d’ici 2050 : « L’Afrique pourrait rassembler près de 85% des francophones contre 12% pour l’Europe », indique l’OIF.   Cela veut dire que le continent est désormais le centre de gravité incontestable de la langue française.

Dès lors, une question stratégique s’impose : la gouvernance de la Francophonie doit-elle refléter cette réalité démographique ? La candidature de la RDC pose explicitement cette interrogation.

Mais l’OIF ne se limite pas à l’Afrique. Elle repose sur un équilibre délicat entre pays du Nord et du Sud, entre États fondateurs historiques et nouvelles puissances émergentes. Le choix du prochain secrétaire général pourrait préserver cette cohésion tout en tenant compte des mutations globales.

 

 

 

Une élection révélatrice d’un monde en mutation

La confrontation entre la RDC et le Rwanda illustre les recompositions profondes de l’Afrique contemporaine : montée en puissance démographique, rivalités régionales, repositionnements stratégiques et quête de reconnaissance internationale.

La Francophonie, longtemps perçue comme un héritage historique, se retrouve aujourd’hui au cœur d’enjeux d’influence bien actuels. Le choix entre Kinshasa et Kigali dépassera largement la question linguistique. Il dira quelque chose de l’équilibre des pouvoirs en Afrique, de la place du français dans le monde et de la capacité de l’OIF à se réinventer face aux défis de la région des grands lacs.

Face à ces doubles candidatures, Paris, qui entretient de bonne relation avec les deux pays, affiche déjà une réponse neutre. En visite à Kinshasa le 3 février, Éléonore Caroit, la ministre française de la Francophonie a dit que le prochain chef de l’OIF sera désigné à l’issue d’élections. « La France est ouverte à l’examen de toutes les candidatures », précisant que celles-ci sont « individuelles », affirme Eléonore avant d’ajouter que les élections « se font sur des candidatures individuelles et non pas sur des candidatures pays ».

 

 

Par Thérence HATEGEKIMANA