La Francophonie est bien plus qu’un espace linguistique, elle constitue un champ politique, culturel et mémoriel où les mots deviennent des instruments de pouvoir. Dans les conflits contemporains, le français joue un rôle singulier, à la fois langue diplomatique des négociations et langue littéraire des témoignages. Cette double fonction mérite d’être explorée pour comprendre comment la voix francophone contribue à la paix, mais aussi à la mémoire des violences.
Le français, langue de diplomatie et de droit
Le français s’est imposé historiquement comme langue des traités et des institutions internationales. De Versailles à Genève, il a servi à codifier les relations entre États et à fixer les règles du droit international. Aujourd’hui encore, il demeure langue officielle de l’ONU, de l’Union africaine et de nombreuses organisations multilatérales[1]. Cette position confère au français une autorité particulière dans la définition des termes du conflit : « cessez-le-feu », « crime de guerre », « négociation de paix »[2]. Mais cette diplomatie linguistique est aussi un champ de bataille, chaque mot choisi peut infléchir la perception d’un affrontement et conditionner son règlement[3].

La littérature francophone face à l’indicible
À côté du langage juridique, la littérature francophone s’est emparée des conflits pour en dire l’expérience humaine. Des écrivains africains comme Ahmadou Kourouma (Allah n’est pas obligé) ou Sony Labou Tansi ont donné voix aux guerres civiles et aux traumatismes collectifs[4], d’autres, comme Assia Djebar, ont montré comment la mémoire coloniale et la violence se transmettent par le récit[5], la littérature devient ainsi un contrepoint à la froideur diplomatique : elle restitue la souffrance, la dignité et la complexité des vies brisées par la guerre[6].
La francophonie comme espace de narrations partagées
La force de la Francophonie réside dans sa diversité. Du Québec au Maghreb, de l’Afrique centrale à l’Europe, les écrivains et diplomates francophones participent à une polyphonie qui enrichit la compréhension des conflits. Sur le plan diplomatique, cette pluralité permet de porter des voix différentes dans les négociations internationales[7], sur le plan littéraire, elle crée une mémoire collective où les récits se répondent et se complètent[8]. Ainsi, la Francophonie peut être envisagée comme un laboratoire de narrations, capable de résister aux simplifications et aux propagandes[9].
Entre diplomatie et littérature, la voix francophone dans les conflits incarne une tension féconde, d’un côté, la rigueur des mots qui codifient la paix ; de l’autre, la liberté des récits qui traduisent l’indicible. Défendre cette double fonction, c’est affirmer que la langue française reste un outil essentiel pour penser, négocier et raconter la guerre. Dans un monde saturé de discours simplificateurs, la francophonie peut offrir une parole nuancée, humaine et universelle.
Par patrick MUSHOMBE YONGERA
[1] J.C.Gémar, Langage et diplomatie : le français dans les relations internationales, Presses de l’Université Laval, 2019.
[2] Comité international de la Croix-Rouge, Glossaire du droit international humanitaire, 2023.
[3] F.Ramel, Le langage de la guerre, CNRS Éditions, 2022.
[4] A.Kourouma, Allah n’est pas obligé, Seuil, 2000.
[5] A.Djebar, La femme sans sépulture, Albin Michel, 2002.
[6] S.Labou Tansi, La vie et demie, Seuil, 1979.
[7] Organisation Internationale de la Francophonie, Rapport sur la diplomatie francophone, 2024.
[8] O.Rolin, Méroé, Seuil, 2023
[9] J.Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, 2006.
