Culture et éducation, ou l’influence à la française

                 En 2022, la France progresse dans sa politique d’influence mondiale en se hissant à la 6e place du classement Global Soft Power Index 2022, devant le Canada et la Suisse. L’étude, qui établit les nations les plus puissantes en termes de soft power, souligne que la France bénéficie d’un haut niveau de « familiarité »[1] vis-à-vis de l’opinion internationale. Grâce à l’éducation et la culture, le pays construit un lien de proximité avec ses partenaires étrangers qui lui permet de défendre ses valeurs, ses talents, ses entreprises et ses ressources.

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L’éducation, un levier d’attractivité

« L’influence est aujourd’hui au cœur de la compétition stratégique. Notre réseau en est bien sûr l’une des cartes maîtresses. » La ministre des affaires étrangères Catherine Colonna a tenu à rappeler les atouts de la diplomatie d’influence de la France, à l’occasion du centenaire des Journées du réseau de coopération et d’influence, le 21 juillet 2022. Son objectif : renforcer l’attractivité du système éducatif français à l’international. Le pays compte en effet sur son vaste réseau d’enseignement français à l’étranger (EFE), le plus important au monde. Dirigé en grande partie par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), il permet à tout élève issu d’un établissement homologué par l’AEFE de poursuivre sa scolarité dans tout autre établissement français sans examen d’admission. Le réseau compte aujourd’hui 376 000 élèves scolarisés en 2021, dont plus de 110 000 en Afrique et au Moyen-Orient. Outil de formation des élites sur ces continents, l’enseignement français séduit par sa qualité et son ouverture sur le monde.

Depuis 20 ans, le réseau a enregistré une augmentation de plus de 70 % de ses effectifs, mais sans augmentation de subvention de la part du ministère des Finances, stabilisé à 417 millions d’euros par an. De là à fragiliser le modèle éducatif français ? La commission des Affaires étrangères et de la Défense fait état d’un « réseau en croissance » mais établit « une politique immobilière entravée. »[2] En effet, Emmanuel Macron, qui, en 2018, avait émis l’objectif de « doubler le nombre d’élèves accueillis au sein du réseau scolaire français d’ici à 2025 »[3], se heurte à ses propres mesures d’austérité décrétées en juillet 2017, qui amputaient de plus de 8 % les subventions à l’AEFE. Avec ce constat, le doublement des effectifs en 2030, souhaité par Emmanuel Macron, n’interviendrait à ce rythme qu’en 2053.

À ses ambitions, s’ajoute un nouveau défi pour le chef de l’Etat : « accroître le nombre d’étudiants étrangers sur son territoire ». Dans un contexte de recomposition des mobilités due à la pandémie et la guerre en Ukraine, la diplomatie d’influence française s’appuie également sur les conditions d’accueil des 246 000 étudiants étrangers sur le territoire métropolitain. Le modèle français se distingue notamment par son système de bourse, dispensé par Campus France, et sur son vaste réseau de 324 000 anciens élèves, baptisé France Alumni. L’objectif : promouvoir les établissements français à l’étranger au travers de conférences, de tables rondes ou de salons étudiants. Toutefois, cette spécificité française se heurte à des politiques budgétaires restrictives, passant en dix ans du 3e au 7e rang des pays d’accueil. Difficulté organisationnelle ou manque de volonté politique ? Si un rapport de 2019 de la Cour des comptes pointe une « dispersion de la gouvernance »[4] au regard de l’attribution des bourses, les crédits alloués à la promotion de l’enseignement supérieur et de la recherche ont augmenté de 15,4% en 2022. Une manière de revaloriser une structure en perte de vitesse, qui reste essentielle à la promotion du savoir-faire français dans le cadre de projets scientifiques et culturels.

 

La diplomatie culturelle, marqueur intrinsèque du génie français

À la croisée des diplomaties économique et d’influence, le secteur culturel français représente aujourd’hui plus de 640 000 emplois pour 91 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Cette capacité créative ne date pas d’hier : le modèle français s’inscrit dans une longue tradition où l’influence passe notamment par l’exportation de la culture française. Cette « diplomatie culturelle » s’illustre aujourd’hui par le renforcement de l’attractivité du territoire d’une part, et d’autre part, par la promotion du savoir-faire, des idées et de la créativité. Pour se faire, la France articule le plus grand réseau culturel mondial avec les Alliances françaises (832) et les Instituts français (92). Présents dans plus de 133 pays, ces instances se dédient au dialogue culturel et à la promotion de l’image de la France grâce à la mise en place de partenariats, d’événements en lien avec la pensée et la création française.

Même si, « une montée en puissance du réseau culturel est indispensable »,[5] face au pouvoir d’influence de la Chine, le dispositif français s’est engagé dans une restructuration de son réseau avec de nouvelles implantations physiques (le nouvel Institut français à Erevan en Arménie ou encore la Villa Albertine aux États-Unis) et le déploiement de la plateforme numérique IntrAlliances fin 2021. Ce dispositif numérique sert « d’outil-support pour la gestion et la conduite de projets communs (DÉFI Inter-Alliances…) »,[6] mais aussi de réseau social professionnel pour l’ensemble du personnel de la fondation.

Ce dialogue est également mutualisé avec le développement et la promotion des industries culturelles et créatives à l’étranger. Contrairement aux États-Unis, qui s’appuient essentiellement sur les universités et les fondations pour renforcer son influence culturelle, la France bénéficie d’un modèle très décentralisé. En s’appuyant notamment sur les entreprises, les grands établissements publics (Louvre, Versailles…) mais aussi sur les collectivités territoriales, le pays renforce son attractivité et multiplie ses actions d’influence. Il est d’ailleurs leader au sein de nombreux marchés culturels : la mode (LVMH, Yves Saint-Laurent), le livre (Hachette), mais aussi le jeu vidéo, où 44% du chiffre d’affaires des studios français a été réalisé à l’international en 2019.

Dans un contexte de mutualisation des entreprises culturelles (notamment le récent rachat d’Ubisoft par le géant chinois Tencent), la France s’attache à préserver l’indépendance de ses créations avec des dispositifs d’aide. En 2019, deux nouvelles dispositions sont ainsi créées pour renforcer les outils de financement : un fonds public d’investissement en capital doté de 225 millions d’euros, géré par Bpifrance, et un renforcement des prêts participatifs à hauteur de 25 millions d’euros. Ces accompagnements ont profité à l’influence française : en 2020, les exportations de programmes audiovisuels tricolores ont atteint un niveau historique à près de 355 millions d’euros, érigeant la France comme le deuxième pays européen le plus prolifique en termes de production. Une tendance qui s’inscrit dans une stratégie nationale, France 2030 qui vise à « accompagner la transformation des industries culturelles et leur projection dans l’avenir »[7], en mobilisant plus de 354 millions d’euros au bénéfice de la culture.

 

De l’esprit français à la coopération francophone

Malgré la lancinante question des moyens financiers, la promotion du modèle français passe également, selon les députés Michel Herbillon et Sira Sylla, par sa capacité à communiquer avec ses partenaires francophones : « On attend de la France qu’elle traite à égalité avec ses partenaires. Le tout en « évitant de se poser en donneur de leçons ». »[8]

De fait, la diplomatie d’influence française a récemment changé de paradigme diplomatique. Loin des mesures purement institutionnelles, le pays de la langue de Molière met en place des partenariats d’égal à égal, réciproques et co-construits, en évitant de tomber dans le « rayonnement » pur et simple. Les Saisons culturelles, événement réservé à la promotion réciproque de la culture française et d’un pays étranger, ont, à ce titre, renouvelé leur programmation. La Saison Africa2020, située uniquement en France, a été l’occasion de présenter au public et aux professionnels français les points de vue des acteurs de la société civile africaine avec près de 1500 événements provenant de 54 pays du continent, sous l’égide de la langue de Molière. Ces actions rencontrent un large succès et contribuent à fédérer les nations autour d’une communauté linguistique francophile permettant de diffuser ses savoirs et de partager mutuellement ses innovations.

À l’heure où la diplomatie d’influence est profondément impactée par une révolution numérique et par une montée en puissance d’anciens et de nouveaux acteurs – les États-Unis, la Chine, mais aussi les pays émergents comme les Émirats Arabes Unis – la position influente de la France s’inscrit aussi dans une logique européenne. On compte ainsi de nombreuses initiatives de soft power européen : les journées européennes du patrimoine, le programme « Europe créative », qui a permis de produire des dispositifs d’appui aux œuvres audiovisuelles européennes, et plus récemment, l’adoption en 2019 de la directive sur les droits d’auteur et les droits voisins pour contrer le lobbying agressif des géants du numérique, les GAFA.

Cependant, ce nouveau positionnement d’influence « à l’européenne » se trouve limité en tant qu’entité internationale dénuée de prérogatives culturelles. « A l’échelon local, les priorités des délégations de l’Union européenne sont d’ordre commercial et économique, politique, ont trait à l’aide au développement ou aux relations publiques. Mais la culture, le potentiel créatif, les valeurs et les idées – qui sont classiquement les outils du soft power – en sont largement absents ou y occupent au mieux une place mineure. Cause ou conséquence, ce sont les États qui déploient les ressources de leur culture – patrimoine, création, littérature, pensée… – et de leur langue au service de ce qui est désormais connu sous le nom de diplomatie culturelle ou diplomatie d’influence », partage le diplomate Pierre Buhler[9], auteur de La puissance au XXIe siècle. Et d’ajouter : « Si la culture est une clef de l’émancipation des individus, elle est aussi un ciment de la cohésion des nations, et à ce titre un outil politique, aux mains des États. Parce qu’elle relève, en dernière analyse, d’une logique de souveraineté, elle n’a, pas davantage que la diplomatie ou la force armée, fait l’objet d’un transfert de compétence à l’entité européenne », poursuit-il.

Finalement, « la France est, de tous les pays européens, celui qui a mesuré le plus tôt le potentiel de sa culture pour conquérir les cœurs et les esprits ».

Par Baptiste SOLIGO

 

 

[1] Cabinet Brand Finance, auteur du Global Soft power index – https://brandfinance.com/press-releases/la-france-retrouve-son-6e-rang-mondial-au-sein-du-classement-global-soft-power-index-2022-et-les-etats-unis-rebondissent-en-se-classant-au-1er-rang-du-soft-power-mondial

[2] Rapport sénatorial portant sur la diplomatie culturelle et d’influence – http://www.senat.fr/rap/a21-165-2/a21-165-2-syn.pdf

[3] Discours en mars 2018 pour la francophonie et le plurilinguisme

[4] Rapport de la Cour des Comptes – La mobilité internationale des étudiants – https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-09/20190916-rapport-mobilite-internationale-etudiants_0.pdf

[5]Avis n° 165 (2021-2022) de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense

[6] Rapport d’activité 2021 des Alliances françaises

[7] Note du Secrétariat général pour l’investissement (SGPI) sur gouvernement.fr

[8] Rapport d’information n°1359 de la commission des affaires étrangères du 24 octobre 2017

[9] Article Diploweb : https://www.diploweb.com/Quel-soft-power-europeen-Un-espace-politique-s-ouvre-aujourd-hui.html