La Voix au Chapitre

Francophones de tous les pays, lisez-nous !

La guerre déclenchée au Moyen-Orient après les attaques du 7 octobre 2023 et l’escalade militaire qui s’en est suivie ont profondément reconfiguré les équilibres diplomatiques mondiaux. Dans ce contexte de tensions internationales, les organisations multilatérales sont appelées à jouer un rôle de médiation, de dialogue et de stabilisation. Pourtant, un acteur demeure largement absent du débat : la Francophonie.

Souvent réduite à un simple espace linguistique ou culturel, la Francophonie constitue pourtant un véritable instrument de diplomatie internationale. La crise actuelle offre ainsi l’occasion de s’interroger sur sa capacité à peser dans les conflits contemporains, notamment dans une région où elle dispose d’un potentiel d’influence encore sous-estimé : le Proche-Orient.

 

 

Une francophonie diplomatique encore sous-exploitée

Depuis plusieurs décennies, la Francophonie s’est progressivement structurée comme une organisation internationale à part entière. L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), créée en 1970, rassemble aujourd’hui près de quatre-vingt-dix États et gouvernements autour de valeurs communes, promotion de la langue française, coopération culturelle, démocratie, droits de l’homme et prévention des conflits.[1]

Au-delà de sa dimension linguistique, la francophonie constitue un espace politique capable d’exercer une influence diplomatique. Plusieurs dirigeants ont d’ailleurs souligné cette dimension stratégique. La francophonie est ainsi décrite comme un « espace d’influence diplomatique » permettant aux États membres de porter collectivement des positions sur les grandes crises internationales.[2]

Dans un monde marqué par la fragmentation des alliances traditionnelles, cette diplomatie francophone pourrait jouer un rôle de médiation particulièrement utile dans les conflits où les grandes puissances apparaissent souvent comme parties prenantes plutôt que comme arbitres.

 

 

 

Israël et la francophonie : une relation paradoxale

Le cas d’Israël illustre parfaitement les ambiguïtés de la francophonie dans la région. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la présence de la langue française dans l’État hébreu est loin d’être marginale.

On estime aujourd’hui que plusieurs centaines de milliers d’habitants d’Israël parlent français, en raison notamment de l’immigration venue d’Europe et d’Afrique du Nord.[3] Certaines estimations évoquent même près d’un million de francophones dans le pays, ce qui ferait d’Israël l’un des pays francophones les plus importants hors du monde francophone institutionnel.[4]

Pourtant, malgré cette réalité sociolinguistique, Israël ne fait pas partie de l’Organisation internationale de la Francophonie. Les tentatives d’adhésion se heurtent depuis plusieurs années à des blocages diplomatiques liés aux tensions régionales et au principe d’unanimité qui régit l’admission de nouveaux membres.[5]

Cette situation crée un paradoxe, un pays où la francophonie est socialement présente mais politiquement absente.

 

 

La guerre et la nécessité du dialogue francophone

La guerre actuelle au Proche Orient souligne l’importance des espaces diplomatiques capables de maintenir le dialogue entre des États aux positions souvent irréconciliables.

Dans ce contexte, la francophonie pourrait constituer un cadre original de discussion. Contrairement à certaines organisations internationales fortement politiques, elle rassemble des États aux orientations politiques, géographiques et culturelles extrêmement diverses. Cette diversité constitue précisément l’une de ses forces.

La présence au sein de l’OIF de nombreux pays du Moyen-Orient et d’Afrique — dont le Liban, historiquement lié à la francophonie — montre que l’organisation dispose déjà d’un ancrage régional susceptible de favoriser les échanges politiques et diplomatiques.[6]

Dans une période où la polarisation internationale s’accentue, la Francophonie pourrait ainsi servir de plateforme de dialogue indirect entre acteurs qui ne disposent plus d’espaces de discussion communs.

 

 

Une opportunité stratégique pour la francophonie

La crise actuelle met également en lumière une question plus large : celle de la vocation géopolitique de la francophonie. Si celle-ci souhaite véritablement peser dans les relations internationales du XXIᵉ siècle, elle ne peut se limiter à la promotion culturelle de la langue française. Elle doit également assumer pleinement son rôle d’acteur diplomatique.

Dans cette perspective, la relation entre Israël et la Francophonie pourrait devenir un terrain d’expérimentation. L’existence d’une importante communauté francophone dans le pays constitue un pont potentiel entre différentes sphères culturelles et politiques. La francophonie possède ici une opportunité : celle de démontrer que la langue française peut être plus qu’un héritage historique. Elle peut devenir un instrument de dialogue dans un monde traversé par les fractures géopolitiques.

La guerre au Proche Orient rappelle une vérité souvent oubliée : les conflits ne se résolvent pas uniquement par la puissance militaire, mais aussi par la capacité des acteurs internationaux à maintenir des espaces de dialogue. La Francophonie, par sa diversité géographique et culturelle, possède les ressources nécessaires pour contribuer à cet effort. Encore faut-il qu’elle accepte d’assumer pleinement sa dimension politique. Dans un monde où les tensions s’intensifient, la francophonie pourrait ainsi redevenir ce qu’elle prétend être depuis ses origines : un espace de rencontre entre les peuples, mais aussi un instrument de paix.

 

 

Par Patrick MUSHOMBE

 

 

 

 

[1] Organisation internationale de la Francophonie, Présentation institutionnelle de l’OIF, Paris. ([IsraelValley][1])

[2] Déclaration du président français sur la francophonie comme « espace d’influence diplomatique », Sommet de la Francophonie de Villers-Cotterêts, 2024. ([fr.timesofisrael.com][2])

[3]  Estimations sur la population francophone en Israël et sa place dans la société israélienne. ([Wikipédia][3])

[4] Données sur la présence de plusieurs centaines de milliers de francophones en Israël et les institutions francophones locales. ([Sénat][4])

[5] Blocages diplomatiques liés à l’adhésion d’Israël à l’Organisation internationale de la Francophonie et règle de l’unanimité. ([Sénat][4])

[6] Position de la francophonie et mobilisation de ses États membres face aux tensions au Moyen-Orient. ([RTL Infos][5])