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Une décision issue de la Haute Autorité de la Communication gabonaise. Le mardi 17 février 2026, le porte-parole de la Haute-Autorité de la Communication Jean-Claude Mendome a annoncé, sur la chaîne de télévision nationale, la suspension effective des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire gabonais.

 

 

 

Une mesure préventive

Le communiqué de la Haute Autorité de la Communication Gabonaise (HAC) dénonce une utilisation abusive des plateformes numériques, qui violeraient les lois gabonaises et les règlements internationaux. Jean-Claude Mendome justifie cette prise de décision jugée radicale face à un constat d’une diffusion outrancière « de contenus inappropriés, diffamatoires, haineux, injurieux », qui appellent à des mouvements organisés contre des institutions et des fonctionnaires, qui divulguent sans autorisation des données confidentielles « portant atteinte à la dignité humaine, aux bonnes mœurs, à l’honneur des citoyens, à la cohésion sociale, à la stabilité des institutions de la République et à la sécurité nationale. »

Le porte-parole de la présidence, Théophane Nzamé-Nzé-Biyoghe, rappelle que cette suspension s’inscrit dans « le prolongement d’une réflexion de plusieurs mois, nécessaire pour poser le débat et envoyer un signal fort » au groupe META. L’action du comité de la HAC tente d’anticiper un dérapage éventuel des plateformes numériques susceptibles d’engendrer des dérives et des conflits, qui pourraient déstabiliser les institutions, l’unité nationale et les acquis de la démocratie.

 

 

 

Un bras-de-fer avec le groupe META

Pour Le journal Afrique, Jennyfer Mélodie Sambat, porte-parole adjointe de la présidence gabonaise, rapporte que cette mesure, quoique réactive, a permis « d’obtenir une réponse du groupe META » qui ne répondait pas à leurs alertes. En effet, les fondateurs de ces plateformes sont critiqués pour leur inactivité, leur « indifférence », selon le communiqué de la HAC et pour « l’absence d’une véritable volonté de modération des contenus illicites » pourtant signalés par le gouvernement gabonais. Le Gabon demande à ce que le groupe META instaure une politique ferme en vue de contrôler les contenus jugés insensibles, inacceptables et graves. « C’est une demande réelle de respect […] de nos institutions, nos valeurs, […], nos coutumes », précise Jennyfer Mélodie Sambat qui exprime un souhait d’établir un cadre formel aux négociations « pour une régularisation effective ».

 

 

 

« Les Gabonais vont attendre » – J.M Sambat

La présidence gabonaise décrit cette mesure comme temporaire en vue de « légiférer » et “encadrer” l’usage des réseaux sociaux. En s’adressant aux Gabonais, Jennyfer Mélodie Sambat rappelle que c’est une “mesure ponctuelle”de “recadrage” pour apaiser les tensions qui émanent de la communauté.

 

 

 

Un contexte social en crise

Cette mesure intervient dans un environnement social submergé par une économie déficiente et un système éducatif instable.

Le Gabon, peuplé de 2,3 millions d’habitants, est touché par une crise économique significative. En résulte une hausse du taux de chômage, actuellement estimé à 37% de jeunes chômeurs selon la Banque mondiale. À cela viennent s’ajouter les dysfonctionnements inhérents au pays : des systèmes d’arrivée d’eau défaillants, des pannes d’électricité et des déraillements de trains selon le journal Le Monde.

De même, à partir du mois de décembre 2025, le président Brice Oligui Nguema est confronté, dès son premier mandat, à une vague de contestations sociales marquée par de nombreuses grèves d’enseignants qui ont duré, à certains endroits, plus d’un mois. Dans ce contexte fragile, les réseaux sociaux ont permis aux étudiants de suivre leurs études à distance, palliant le manque de cours en communiquant via des plateformes numériques. Cette suspension porterait atteinte à l’éducation des jeunes gabonais qui dépendent de cette éducation numérique.

 

 

 

L’E-Commerce, un rendement non négligeable

Face à cette mesure, la population gabonaise est agitée par une frustration et une consternation car les réseaux sociaux génèrent une économie informelle pour les usagers actifs.

En effet, de nombreux Gabonais ont pallié leur insuffisance financière en utilisant les réseaux sociaux : des propriétaires de restaurants, de boutiques, de commerces, etc. contestent cette décision susceptible d’aggraver leur situation précaire et de les plonger davantage dans le dénuement. Les plateformes numériques constituaient une échappatoire au chômage.

NetBlock, un groupe mondial de surveillance, dénonce une mesure qui « révèle avant tout un décalage générationnel et institutionnel face aux mutations technologiques que connaît notre époque ». En effet, ces plateformes sont devenues de réels outils de travail, d’expression, d’éducation, d’engagement, de commerce, d’innovation, de mobilisation démocratique, d’information – une suspension reviendrait à paralyser ce web d’outils qui constituent pourtant une partie intégrante de l’activité économique et sociale du territoire.

 

 

Des libertés restreintes

L’ancien premier ministre et chef du parti Ensemble pour le Gabon, Alain-Claude Bilie-Bi-Nze s’oppose à cette mesure et parle de « violations graves des libertés fondamentales garanties par la Constitution ». En effet, la suspension viole directement le droit à l’information et à l’expression : les réseaux sociaux permettent l’extension de journaux, de sites d’information pour diffuser à un public plus large les informations publiées sur les canaux traditionnels. Ce blocage favoriserait une disharmonie dans la société et une déconnexion de citoyens qui n’auraient pas accès à l’information selon d’autres moyens de communication.

De surcroît, le président de l’ONG Croissance Saine Environnement critique cette décision de la HAC jugée trop réactive, « extrême, incongrue et [qui] suscite une profonde incompréhension ».

« Injustice ou musèlement ? Dans tous les cas, c’est une atteinte à la liberté qui se présente clairement, tant en droit, les peines sont individuelles. Faire payer ou subir tout un pays pour les égarements de certains activistes ou autres complotistes contre les réussites diplomatiques, je répète que c’est exagéré », ajoute-t-il.

 

 

Paroles de Gabonais

Certains citoyens interviewés par la chaîne RFI à Libreville crient à l’injustice : « le Gabon devient un pays de dictature »,dit l’une des commerçantes touchées par la suspension. Ils réitèrent cette incompréhension face à la suspension critiquée par les étudiants comme étant « contre-producti[ve] ». « Ils sont dans la réaction et non dans l’anticipation », exprime l’un des étudiants anonymes.

La décision de la Haute Autorité de la Communication Gabonaise est dite temporaire mais les citoyens gabonais veulent des réponses plus concrètes. La HAC, quant à elle, demande une application effective d’une politique ferme, encadrée des réseaux sociaux par le groupe META. Sous un climat tendu, de crise économique, de révolte d’enseignants, l’application de ce blocage semble fragiliser les rapports dans la communauté gabonaise.

 

 

Par Natasha FORSTNER