Effondrement de l’État syrien : scénario prévisible ou choc stratégique ?

Pénurie d’eau, développement démographique galopant, cristallisation des tensions religieuses, opposition entre l’Occident et les BRICS : les raisons qui amènent au conflit syrien sont multiples et apportent un éclairage à de nombreux conflits contemporains. Que ce soit, Israël-Palestine, Ukraine-Russie, Arménie-Azerbaïdjan, Chine-Taïwan, le conflit syrien offre de nombreuses clés de compréhension du monde de 2024. Raison supplémentaire pour lire l’ouvrage de Fabrice Balanche : Les leçons de la crise syrienne

L’impasse occidentale et la fin de son hégémonie

Le conflit syrien marque le début de la résistance des BRICS à l’hégémonie occidentale. Pour la première fois, les États-Unis n’interviennent pas en Syrie malgré une volonté initiale de renverser Bachar Al Assad, ce qui laisse le champ libre à la Russie, qui n’était pas intervenue en Libye et qui n’était pas intervenue en Serbie. L’intervention russe en Syrie marque un tournant à l’échelle des axes géopolitiques internationaux. « […] La Russie a décidé de ne rien céder sur le dossier syrien. Ce n’est pas pour protéger son droit au mouillage, dans le port militaire de Tartous, acquis en 2008, qu’elle a défendu le pouvoir syrien, mais pour mettre un coup d’arrêt à l’hégémonie occidentale », souligne l’auteur. 

Plus grave encore, « une des leçons majeures de cette crise s’avère être l’immense décalage qui existe entre la réalité du terrain et les conclusions tirées à Paris et à Washington ». Il s’agit d’un point important à prendre en compte à l’heure où de nombreux conflits émaillent le monde et que de nouveaux axes semblent se dessiner.

La France « néo-conservatrice » dépassée

L’auteur pointe la responsabilité des dirigeants imprégnés par une « vision manichéenne du monde ». Et d’ajouter : « j’ai pu me rendre compte du fossé qui existait entre la stratégie suivie par l’Élysée et la réalité sur le terrain ».  Par conséquence, il faut bien noter une « […] perte d’influence croissante de la France dans le conflit syrien ».

Les services de renseignement français « […] possédaient une vision réaliste des rapports de force entre le régime et l’insurrection. Ils connaissaient la nature islamiste de cette insurrection et s’inquiétaient beaucoup du danger que les djihadistes faisaient courir à notre pays. Mais leurs comptes rendus ne furent pas pris au sérieux parce que le MAE et l’Élysée avaient une interprétation différente. »

Les prémices de l’axe Moscou-Téhéran-Pékin

Le soutien de la Russie et de l’Iran au régime syrien marque un point de résistance face à l’hégémonie occidentale et signe probablement leur émergence durable et à une plus grande échelle, de même pour la Chine. « Désormais, un axe eurasiatique, dominé par la Chine et la Russie, tente de faire jeu égal avec l’Occident avant de parvenir à le dépasser dans le futur. »

Preuve qu’il s’agit bien d’une lutte pour l’hégémonie – et non pas une défense des droits de l’Homme – les pays occidentaux « […] restent passifs face à l’agression de l’Arménie par l’Azerbaïdjan et la Turquie », complète l’auteur. 

Le savoir-faire d’un chercheur français

Alors que la stratégie française et occidentale a montré que la priorité était donnée à l’intransigeance envers le régime de Damas au détriment du pragmatisme dont ont pu faire preuve d’autres acteurs de la région, l’ouvrage de Fabrice Balanche apparaît comme une source fiable et mesurée. Son objectif est davantage tourné vers la volonté de comprendre une région – divisée par des questions ethniques et religieuses – et la complexité d’un conflit, plutôt que vers une condamnation aveugle des actes ou des belligérants.

Recueillir les meilleurs renseignements et ainsi maximiser la qualité de son analyse nécessite, pour le chercheur de pratiquer la langue locale. « Pour espérer avoir une discussion franche, il est primordial d’être seul avec son interlocuteur pour le mettre en confiance, ce qui implique de pratiquer l’arabe. »

Loin d’être uniquement motivé par une étude théorique et livresque du conflit, Fabrice Balanche apparaît comme un chercheur engagé dont l’approche de terrain semble être un des piliers essentiels de ses recherches. « Entre janvier 2011 et novembre 2023, j’ai effectué 11 séjours en Syrie : cinq dans la zone gouvernementale […] et six dans le Nord-Est, sous contrôle des FDS […]. Enfin, il faut ajouter une quinzaine de voyages dans les pays voisins de la Syrie pour rencontrer des réfugiés et des opposants », explique-t-il.

Il nous reste à comprendre les raisons profondes de cette défaite du régime syrien. La Syrie a-t-elle été sacrifiée dans une négociation entre les grandes puissances ? Le destin de l’Ukraine suivra-t-il le même chemin que celui de la Syrie ? Autant de questions qui restent pour le moment en suspens.